vendredi 8 janvier 2010

Quelles solutions pour accroître la mixité sociale dans les Grandes Ecoles ?

A l'heure où la polémique sur l'augmentation du nombre de boursiers au sein des Grandes écoles (ENS, HEC, l'ESSEC, l'X entre autres: 226 établissements disposent de ce statut) fait rage, à l'heure où M. Descoings monopolise la parole dans les médias pour expliquer que le modèle "Sciences Po" est le plus à même de favoriser la mixité sociale, penchons-nous de plus près sur un sujet bien plus technique qu'il n'y paraît de prime abord. Notamment parce que cette polémique est une polémique saine. On ne compte plus les polémiques sans grand intérêt qui ont pollué récemment l'espace public: les tribulations sexuelles de notre Ministre de la Culture, les propos intolérables de notre Ministre de l'intérieur au sujet de l'origine d'un auvergnat, la tournure xénophobe du débat sur l'identité nationale... Enfin, voici venir un vrai débat qui engage le futur de notre système éducatif, le futur de nos enfants, bref le devenir de notre société.

Un débat si important ne doit donc pas être pris à la légère. Plutôt que de revenir longuement sur les prémisses ressassés, je voudrais essayer de faire un bref état des lieux des solutions qui existent pour sortir de l'impasse dans laquelle nous sommes; impasse car ce genre de débat fait souvent, à tort ou à raison d'ailleurs, ressortir les vieux démons du placard. J'entends par là ceux qui opposent l'université au système des CPGE, les Grandes Ecoles aux moins grandes, bref toutes les vieilles mais non moins réelles dissensions qui empoisonnent et dénaturent l'objet même de ce débat.


Quelles solutions ?

Oublions d'ores et déjà l'idée saugrenue des quotas. Non, ce ne serait pas une bonne idée d'en créer, comme le font les universités américaines pour favoriser l'accès des boursiers aux Grandes Ecoles. En faisant cela non seulement nous jetterions aux oubliettes ce principe républicain fondateur qu'est l'égalité mais en plus nous créerions une voie de garage, une "sous-admission" en quelque sorte, qui différencierait les "vrais" admis des autres. Par la même, nous renoncerions à réparer l'ascenseur social de notre société ce qui, à terme, pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Ce n'est donc pas ici qu'il faut chercher la solution.

Les Grandes Ecoles ont avancé l'idée des tutorats pour pallier les insuffisances du système éducatif. Ces tutorats ont pour vocation d'aider les jeunes issus des quartiers défavorisés (souvent issus de ZEP) à se construire un projet professionnel cohérent. C'est un programme solide, de long terme, s'étalant sur trois ans. Il permet de mettre au niveau des élèves voulant poursuivre leurs études dans l'enseignement supérieur (CPGE, IUT, Ecoles post-bac etc...). Même si les premiers résultats sont plus qu'encourageant, ce type de "mesurette" ne permet pas à l'heure actuelle d'aider la plupart des boursiers. En effet, seulement huit lycées sont concernés par ce programme. Ce n'est bien entendu pas aux seules Grandes Ecoles qu'incombe le devoir de colmater les brèches d'un navire à la dérive. Force est de constater que ce genre de remèdes à un champ d'action bien trop limité.

Alors quelles sont les autres solutions en présence ? Tout est-il perdu à jamais ? Notre société est-elle destinée à rester socialement sclérosée ? La réponse à ces questions est bien entendu négative car d'autres solutions existent mais elles demandent, pour certaines d'entre elles, une refonte totale de notre système éducatif.


Le fin du sacro-saint concours ?

Certains, et j'en étais il y a encore peu de temps, voudraient en finir d'avec le concours. Il est vrai que ce mode de sélection vieux comme Mathusalem n'est plus adapté aux nouvelles évolutions de notre société. Dans une société ou l'égalité des conditions et des chances seraient respectées, la sélection par le concours aurait toute sa place mais dans une société où les dés sont pipés d'avance (à lire et à lire) le concours n'est qu'une farce. Il accentue la reproduction sociale, exclut de nombreux étudiants d'un système réservé à une minorité, à une élite intellectuelle et sociale et crée d'incommensurables frustrations. En outre, il contraint les écoles elles-mêmes puisqu'elles recrutent des étudiants non pas sur leur personnalité ou leur projet professionnel mais plutôt sur leur niveau académique à un moment donné.

Mais, pour le moment, que pourrions-nous mettre à la place?

Nous pourrions nous inspirer du séduisant modèle anglo-saxon. Outre-manche, le système éducatif est loin d'être parfait, j'en conviens, mais il fonctionne tout de même assez bien. Après une pré-sélection sur dossier on a d'un côté entre un et trois entretiens, parfois doublés d'épreuves écrites, et de l'autre des 'Access Schemes' assez importants visant à réduire le côté 'insider' de la sélection. Par ailleurs, de nombreux étudiants d'Oxbridge vont à la rencontre d'élèves issus de quartiers défavorisés pour les inciter et leur donner envie de faire des études supérieures. De mon expérience, la mixité sociale était bien plus grande dans les universités britanniques qu'au sein de Sciences Po. Mais cette mixité sociale était-elle plus forte grâce au mode de sélection des étudiants ou bien grâce à la structure même du système éducatif anglais ? Je pencherai pour la deuxième solution.

Il faut reconnaître qu'il n'est pas aisé de comparer deux systèmes éducatifs si différents. Notre système est bicéphale. Le problème ne vient donc pas tant de la distinction boursiers/non-boursiers: la pertinence de cette opposition telle qu'elle a été énoncée dans ce débat est plus que douteuse et ce d'autant plus que ce groupe social n'est en rien homogène. Le problème est d'ordre structurel. Il procède du fait que notre système éducatif place les étudiants issus des classes favorisées (classe au sens de Weber) dans les Grandes Ecoles et parque les autres dans les universités. Il faudrait donc imaginer un autre modèle au sein duquel les Universités seraient les seules écoles. C'est probablement ce vers quoi nous allons avec la création des PRES (pôle de recherche et d'enseignement supérieur) dans toutes les grandes villes de France. Qu'on le veuille ou non, la compétition internationale nous obligera, et nous oblige déjà, à revoir notre copie.


La procédure CEP et l'orientation

Une autres solution a été avancée par le lycée Henri IV. Il s'agit d'une classe préparatoire à la prépa communément appellée 'procédure CEP'. Le but étant de remettre au niveau des élèves issus des quartiers défavorisés pour qu'ils puissent suivre l'année d'après les deux ans de CPGE en voie normale. Les bourses octroyées dans ce cadre là sont très importantes, le logement est fourni et l'établissement a mis en place des visites culturelles très régulières (visite de l'Opéra de Paris avant une représentation avec le directeur de l'établissement etc...). Cette solution, si elle était généralisée à l'ensemble des CPGE pourrait être une solution temporaire au problème, un palliatif de fortune en quelque sorte mais en aucun cas la solution.

Une autre solution et non des moindres serait d'améliorer l'orientation des collégiens et des lycéens afin de leur donner toutes les informations concernant les différentes formations dispensées par l'enseignement supérieur. Cette solution, cela fait des années qu'on en parle sans véritablement l'appliquer. Il est pourtant indispensable d'améliorer l'orientation au collège et au lycée. Ce qui manque le plus souvent aux étudiants ce n'est pas le niveau mais l'information. De toutes les solutions évoquées celle-ci semble la plus concrète et la plus facile à mettre en place. Former les enseignants à l'orientation post-bac serait sans nul doute une bonne mesure à prendre, et vite car il y a urgence.

Ce problème de la mixité sociale dans les Grandes Ecoles est un sujet crucial qu'il nous incombe de résoudre au plus vite si l'on ne veut pas que la situation se gâte. Je suis fondé à croire que la solution est à trouver du côté d'une coopération accrue entre les GE et les Universités afin de tendre, à plus long terme, vers un modèle unique, à l'anglo-saxonne tout en gardant le concours qui fait notre spécificité. Mais, comment faire en sorte que les GE aillent dans cette direction, elles qui n'ont rien à y gagner ? Il faudra du temps, des réformes, expliquer les choses de nombreuses fois et probablement quelques crises pour que les GE acceptent ce qui paraît inéluctable: la fin d'un système à la dérive.

Il s'agirait donc d'un modèle hybride . L'Université aurait plus de moyens car l'Etat lui en octroierait davantage puisqu'il n'y aurait plus de GE et sa taille critique serait plus importante que celle des GE donc la visibilité internationale serait meilleure. En outre, plus d'étudiants pourraient y étudier puisque les promotions ne seraient pas limitées à quelques centaines d'étudiants issus des milieux favorisés. Il y aurait bien entendu des universités meilleures que d'autres mais n'est-ce pas déjà le cas ? Cela permettrait in fine d'ouvrir socialement les études d'excellence à plus de boursiers (effet de démocratisation mais pas de massification).

Le danger ? Ces "mesurettes" qui ne sont que des cache-misère n'empêchant pas les frustrations et les injustices.

Quentin M.