samedi 26 décembre 2009

La longue marche de la gauche italienne

Samedi 5 décembre, 350 000 personnes ont défilé dans les rues de Rome pour réclamer la démission du Premier ministre Silvio Berlusconi. Le formidable succès de cette démonstration de mécontentement populaire, largement organisée sur internet révèle toujours plus la faiblesse des partis institutionnels d'opposition en Italie.

En effet alors que la période devrait être porteuse pour la Gauche - entre conséquences sociales de la crise économiques et scandales autour de Berlusconi –, il n'en est rien. Pour comprendre le caractère insolite de la situation actuelle il convient d'opérer un retour en arrière dans les années 1990. Cette période de troubles et de violences en Italie – nous gardons en mémoire les assassinats spectaculaires et hautement symboliques des deux juges anti-mafia Borsellino et Falcone - est à l'origine de la disparition des principaux partis de l'échiquier politique du pays. Ainsi l'opération judiciaire anti-corruption « Mains propres » a emporté avec elle le parti socialiste italien et la grande Démocratie Chrétienne; quant au Parti Communiste (le plus fort et le plus original d'Europe) il s'est effondré en même temps que le bloc soviétique. C'est dans ce marasme post-guerre froide que Berlusconi s'est lancé victorieusement en politique, et c'est sur ces mêmes ruines que la gauche italienne a entamé sa recomposition.

Depuis presque 20 ans la situation a beaucoup changé à gauche. Il ne reste plus rien ou presque du communisme si ce n'est une minorité radicale qui n'a cessé de perdre du terrain dans les urnes jusqu'à n'avoir plus aucun élu au parlement. Cette « Gauche arc-en-ciel » où on retrouve pèle mêle les partis anticapitalistes et les écologistes a reçu à peine 3% des suffrages aux dernières élections.

La grande majorité des héritiers du PCI s'est s'est quant à elle convertie à la social-démocratie. Depuis 2007, elle forme avec les démocrate chrétiens (issus de l'aile sociale de la DC et dont le leader le plus connu fut R. Prodi) une grande force réformiste de centre-gauche. Cette formation politique, qui est en fait la concrétisation des alliances électorales qui existaient auparavant entre socio-démocrates et démocrates-chrétiens (entre 1995 et 2007), a pris le nom de Parti Démocrate.

Aujourd'hui le Parti Démocrate constitue une forme originale de rassemblement à gauche et probablement l'alternative la plus crédible à Berlusconi. Toutefois le parti n'est pas sans faiblesses. Au premier rang desquelles l'impossibilité de se forger une identité nouvelle. Comme l'explique le professeur Marc Lazar, les cultures politiques survivent aux partis qui les ont engendrés et de fait il est très compliqué de faire converger ex-communistes et ex-démocrates-chrétiens sur des sujets aussi sensibles que la laïcité. Il en résulte des antagonismes internes et un manque de lisibilité du message politique. Dans ces conditions l'anti-berlusconisme primaire est souvent le plus petit commun dénominateur. Cette manière de se poser en s'opposant ne suffit toutefois pas à masquer la faiblesse de l'offre politique et Berlusconi qui a lui aussi pris soin de rassembler son camp dans un grand parti, le Peuple de la Liberté (où sont notamment entrés les anciens fascistes du parti Alliance Nationale) demeure un pis-allé pour de nombreux Italiens. Au passage il faut noter la confiscation du langage avec cette uncroyable OPA sur le mot "liberté".

Né il y a bientôt trois ans, le parti démocrate n'a pour l'instant connu que des défaites électorales, toutefois il est source de renouveau, d'intérêt et d'espoir sur la scène politique italienne voire internationale. En effet il est très en avance en matière d'utilisation des NTIC et se trouve à l'origine d'innovations comme la pratique des primaires ouvertes qui inspirent tant la gauche française. L'historien Max Gallo considère l'Italie comme le laboratoire politique (parfois funeste) de l'Europe, il semble donc important de garder un oeil tant sur les initiatives que sur les erreurs de nos voisins transalpins afin d'envisager la rénovation à Gauche dans notre pays.

Vincent N.

dimanche 15 novembre 2009

Le procès Chirac

« Franchement, envoyer au tribunal un homme qui a participé à la vie de notre République pendant près de 50 ans, pour ces motifs, je ne comprends pas. Pourquoi chercher à le blesser maintenant? Pourquoi porter atteinte à la fonction présidentielle? Pourquoi encourager ceux qui s'attaquent à l'image de la France? Les Français ont répondu à la question du bilan de la vie politique de Jacques Chirac: il est l'homme politique français le plus populaire! », pouvait-on lire sur le blog de Jean Pierre Raffarin le 30 octobre dernier.

Ce même jour en effet, Jacques Chirac était renvoyé devant le tribunal correctionnel dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. Contre l’avis du procureur, qui avait requis un non-lieu en septembre, la juge d’instruction Xavière Simeoni a estimé que les charges étaient suffisantes pour un procès de l’ex-président de la République, après 12 ans d’immunité pénale à l’Elysée. Il sera jugé pour abus de confiance et détournement de fonds au sujet des emplois fictifs de la mairie de Paris. Le parquet de Paris n’a pas fait appel de la décision du juge.

La réaction de Jean Pierre Raffarin est loin d’être isolée au sein de la droite française et semble même largement partagée par ses membres comme le relate le Nouvel Observateur en ligne du 30/10/2009: « Cette nouvelle m'a fait de la peine, parce que j'ai toujours eu pour Jacques Chirac beaucoup de respect et d'affection » (Jean-François Copé), « Je crois que si on avait pu éviter de remuer ces vieilles affaires qui n’ont besoin que d’une chose, c’est de l’oubli, ça aurait sans doute été mieux » (Dominique Paillé, porte-parole adjoint de l'UMP). Même certains socialistes comme Ségolène Royal ont eu la larme à l’œil: « Même s'il le mérite, je pense que ce n'est pas bon pour l'image de la France [car] ce sont des affaires très anciennes. […] Aujourd'hui, c'est un homme quand même qui mérite d'être tranquille ». Mérite t-il d’être tranquille ou a-t-il le mérite de dormir tranquille ? Certes il n’y a pas mort d’homme mais comment la République française, en pleine réflexion sur ses valeurs, peut-elle laisser ses représentants tenir de tels propos prônant « l’ancienneté des faits » et « l’oubli » ? Vingt petites années suffiraient-elles pour qu’il y ait prescription ?

Mais s’insurger contre ce déferlement de propos hypocrites, même si c’est nécessaire, ne doit pas nous détourner du double problème que soulève ce procès et qui est fondamental. Tout d’abord, la tenue et l’issue crédible d’un tel procès montreraient que la justice a la possibilité d’inquiéter, et pourquoi pas de condamner s’il y a lieu, un ancien chef d’Etat. Cela ne nuirait en rien à la fonction présidentielle ou à l’image de la France comme il a pu être dit, mais renforcerait au contraire notre démocratie qui balaierait devant sa porte. Ensuite, la poursuite de la procédure représente un défi à relever pour l’institution judiciaire déconsidérée et régulièrement bafouée par la classe politique. La résistance du juge sur ce dossier ne manquera pas de relancer la polémique sur la suppression du juge d’instruction, personnage qui semble effrayer, sans doute à juste titre, un certain nombre de nos hommes politiques aux consciences troublées… Au-delà du simple mais riche procès de Jacques Chirac c’est un bras de fer féroce entre la justice qui défend son indépendance et la classe politique consciente de ses intérêts qui s’engage sous nos yeux. Ne le perdons pas de vue !

jeudi 29 octobre 2009

EDVIGE frappe trois fois...

Dimanche 18 octobre 2009 ont été publiés au J.O. deux décrets cachant, sous des dénominations barbares ("traitements des données à caractère personnel relatif à la prévention des atteintes à la sécurité publique et aux enquêtes administratives liées à la sécurité publique"...), la naissance des petits-enfants de feu-EDVIGE (Exploitation Documentaire et Valorisation de l'Information Générale). Pour rappel, cette dernière n'avait pu résister, après sa création en juin 2008, à la levée de bouclier du milieu associatif et à l'avis défavorable du comité des droits de l'homme de l'ONU. Pour le pays de la DDHC, effectivement, ça faisait tâche...

EDVIGE perdura toutefois via son premier dauphin: EDVIRSP, l'information devenant "relative à la sécurité publique", notion fluctuante et politique s'il en est. Cette fois-ci, la collecte de données relatives à la santé ou à la vie sexuelle des individus fut interdite: les sidéens de l'hexagone ne seraient pas fichés. Quant aux origines raciales ou ethniques, les opinions philosophiques, politiques, religieuses, l'appartenance syndicale, elles pouvaient être collectées par voie dérogatoire dans le cadre soit 1) d'une potentielle atteinte à la sécurité publique, soit 2)d'une enquête administrative dans le domaine de la sécurité ou de la défense.

Ces deux nouveaux décrets d'octobre ont vocation à remplacer EDVIRSP, en en gommant certains traits "sensibles", mais aussi en le scindant en deux fichiers aux finalités différentes, par souci de transparence. Toutefois, l'analyse le montre, les chiens ne font jamais des chats...

Le premier de ces décrets (2009-1249), sur la prévention des atteintes à la sécurité publique, est le énième fruit du climat de méfiance post-11 septembre 2001. La lutte antiterroriste, le contre-espionage, la sécurité publique sont remontés au premier plan dans l'agenda gouvernemental et les services de police et de renseignement se sont par conséquent vus dotés de "traitements de données" informatisés, i.e. de fichiers, leur facilitant la tâche. La soeur d'EDVIGE, CRISTINA, a même été marquée du sceau du secret d'Etat, ce qui empêche tout contrôle sur son contenu. Mais tel est le noeud du problème: à quel prix souhaite-t-on faciliter le travail des services de renseignement?

Ce fichier de prévention contient des renseignements classiques: état civil, adresse, profession, etc... mais aussi des renseignements qui cherchent à détourner les informations "sensibles" contenues originellement dans EDVIGE. Ainsi, pour des personnes "dont l'activité individuelle ou collective indique qu'elles peuvent porter atteinte à la sécurité publique", ou "susceptibles d'être impliquées dans des actions de violence collective, en particulier en milieu urbain ou à l'occasion de manifestations sportives", il est possible de répertorier les "signes physiques particuliers et objectifs", les "activités publiques susceptibles de recevoir une qualification pénale" ainsi que les "personnes entretenant ou ayant entretenu des relations directes avec l'interessé".

La CNIL (Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés), autorité administrative "indépendante" dont l'avis obligatoire n'oblige à rien, n'a pas relevé les potentielles zones d'ombres de cette sémantique, vue comme plus objective que celle d'EDVIRSP, donnant ainsi un satisfecit aux projets de décrets. La présomption de suspicion est donc officialisée: être "susceptible de" n'a en effet rien d'illégal! Nous sommes au coeur du dilemme du Minority Report de Spielberg...

Il sera également possible, par dérogation, d'inclure "l'origine géographique" dans les données. A quoi cette origine fait-elle référence, puisque l'on avait déjà recensé les adresses et lieux de naissance? Une origine nationale? Ethnique? L'esprit d'EDVIGE rôde... Selon Delphine Batho, députée PS auteur du rapport parlementaire sur les fichiers de police, ce fichage ethnique masqué est une dérogation à la loi informatique et liberté du 6 août 2004 et pousse plus loin la stigmatisation des fameuses "bandes" de jeunes déjà pointées du doigt par le ministère de l'intérieur. Ce dernier a précisé que le fichier ne saurait être un outil d'analyse sérielle... Pourtant le manque de garde-fous quant au "traitement" des mineurs, fichés dès 13 ans, est révélateur d'une tendance liberticide.

Or qu'en est-il du bienfait réel de cette surveillance? Si l'on s'adonne au "benchmarking" en vogue, on peut noter par exemple que 75% de la dépense préventive en Grande-Bretagne s'est faite sur la vidéosurveillance... Résultat: fiasco total! L'ultrasurveillance d'une population déjà stigmatisée n'apporte pas bohneur, paix et prospérité...

Le second fichier (2009-1250) servira quant à lui les enquêtes administratives précédant un recrutement ou une autorisation dans les domaines de la sécurité ou de la défense. La pertinence de ces enquêtes n'est pas remise en cause: voudrait-on que les policiers qui nous contrôlent possèdent des antécédents plus lourds que leurs concitoyens? Ou qu'un fanatique puisse avoir accès à une centrale nucléaire? Depuis le 11 septembre, ces enquêtes se sont nettement systématisées, touchant les corps préfectoral et diplomatique, la police nationale, l'adminsitration pénitentiaire, l'armée, les convoyeurs de fonds, les gardes du corps... mais aussi la RATP, la SNCF, les éleveurs de chevaux et de lévriers de course, les arbitres de pelote basque, etc. Et enfin les personnes souhaitant obtenir la nationalité française.

La cfdt a immédiatement réagi, se demandant ce que le fichage d’activités politiques, philosophiques, religieuses ou syndicales pouvait bien apporter de plus à la sécurité publique... Comme l'a en outre fait remarquer Jean-Marc Manach, auteur du blog Bug Brother, l'attitude "je n'ai rien à me reprocher" ne mène à rien: il n'est pas de liberté, et donc pas de démocratie, sans vie privé, son abolition étant une caractérisitque commune à tous les régimes totalitaires.

Enfin, la fiabilité des fichiers déjà existant est fortement mise en doute, la CNIL elle-même ayant reconnu que le fichier STIC (casier judiciaire bis collectant les infractions commises) présente un taux d'erreur alarmant: 83% en 2008... De même, faute de temps et de moyens (humains), la justice ne peut immédiatement transférer toutes ses décisions de relaxe et d'acquittement, certaines personnes restant fichées comme suspectes après avoir été innocentées.

La police, les services de renseignement, les enquêteurs ont évidement besoin d'outils de travail fiables et modernes pour assurer la sécurité publique. Mais, ce que la technologie permet doit être encadré par des garanties de respect des libertés publiques et individuelles. D'où la nécessité d'un débat parlementaire, et non pas d'un décret gouvernemental et d'une circulaire préfectorale, dignes d'un régime autoritaire. La démocratie est un délicat équilibre entre la sécurité et les libertés de chacun... Or aujourd'hui, le contrôle constant de la population, sans véritables garde-fous (CNIL impuissante), nous fait perdre cet équilibre et tendre inéxorablement vers une dystopie foucaldienne.
Clément LB

dimanche 25 octobre 2009

Repolitisons sciences po Bordeaux!

Bienvenue sur le blog d'Ailes Gauches, l'association de réflexion politique de gauche de l'IEP de Bordeaux!

L'association est née en 2004 d'un constat: formés à l'objectivité des sciences politiques, plongés quotidiennement dans l'actualité de manière plus ou moins artificielle (grand O' oblige), alimentés de cours magistraux à apprendre par coeur, les étudiants ont perdu le goût du débat politique...

Le but d'Ailes Gauches n'est pas de verser dans le "café du commerce", mais de mettre à profit nos connaissances dans une logique moins académique et plus polémique, afin d'éveiller l'IEP aux sujets de société qui méritent plus que jamais une attention soutenue et réfléchie.

Ce blog en sera la branche écrite. Y seront publiés des billets d'opinion ou des articles de fond, dans le respect de la diversité de points de vue, miroir de la démocratie de notre association. La critique des politiques gouvernementales y aura bien sûr sa place, mais par souci de ne pas tomber dans la monomanie, le blog sera aussi un espace de création, de projection, de lien entre différents mouvements intellectuels, associatifs, politiques se reconnaissant de l'humanisme, de la solidarité, de l'écologie, de la pensée alternative qui ne peut se résigner au "fine tuning" et au court-termisme.

Que cette année 2009-2010 soit riche en contributions!

L'équipe d'Ailes Gauches